Informatique et école : vers une éducation citoyenne ?

Informations

  • Auteurs : Philippe Dessus, LaRAC & Inspé, Univ. Grenoble Alpes. Le quizz a été réalisé par Émilie Besse, projet ReFlexPro.
  • Date de création : Juillet 2013.
  • Date de révision : 12 mars 2020.
  • Statut du document : Terminé.
  • Résumé : L’utilisation de plus en plus courante de l’informatique à l’école a réactivé, en les rendant peut-être plus aigus que précédemment, les problèmes de neutralité et liberté dans l’éducation. Tout enseignant peut, souvent à son insu, faire de la publicité pour un service Web 2.0, un éditeur de logiciels ou un moteur de recherche. Porter attention au contenu et outils libres et gratuits est une solution à ces problèmes et est étudiée dans ce document.
  • Note : L’auteur remercie vivement Éric Bruillard, Christian Dépret, et Sébastien Jolivet pour leurs commentaires d’une version précédente de ce document. Les arguments de ce document peuvent se retrouver dans l’atelier info 55 de l’UJF.
  • Licence : Document placé sous licence Creative Commons : BY-NC-SA.

« À la pause de midi, je bois mon Nescafé©, je mange sur le pouce au Mac Do’©, je bois un Coca© pour digérer, je fais des recherches sur Google© et je parle avec mes amis sur Facebook© ». Que se passerait-il si on enlevait tous ces noms de marques et qu’on se concentrait sur l’action : je boirais un café, je mangerais un hamburger, je ferais mes recherches sur un moteur de recherche et je discuterais sur un réseau social. Au fond qu’est-ce que ça changerait ? Tout en faisant la même chose, nous ne serions plus les promoteurs (souvent involontaires) de produits et, à ce titre, nous laisserions la place à divers produits qui proposent le même service, la même fonction. [Bon13] p. 136

Introduction

L’utilisation de plus en plus courante de l’informatique à l’école a réactivé, en les rendant peut-être plus aigus que précédemment, les problèmes de neutralité et liberté dans l’éducation. S’il ne viendrait pas à l’idée d’un enseignant de faire cours en faisant de la publicité intensive pour une quelconque marque, il peut tout à fait, souvent à son insu, faire ce type de publicité pour un service Web 2.0, un éditeur de logiciels ou un moteur de recherche.

Fait sans doute en grande partie lié, les présidents-directeurs généraux de ces différentes entreprises sont devenus rapidement parmi les personnes les plus riches au monde, en partie grâce au recours à l‘“optimisation fiscale” de leurs revenus (l’entreprise du moteur de recherche le plus célèbre a payé en 2015 5 M€ d’impôts pour 1,7 Milliards de recettes [Ben15]) et, au fait que, assez souvent, leur fortune soit faite à partir de l’utilisation de logiciels open source et gratuits, ce qui est une ironie de plus.

La question de la prise d’intérêts de l’industrie dans l’école n’est pas nouvelle. Elle a été très bien montrée par certains [Hir01] [Lav04], qui déjà nous alertaient sur l’usage des TICE et sa récupération commerciale, notamment dans l’enseignement à distance. Mais l’utilisation de plus en plus intensive de l’ordinateur et des nombreux services faussement gratuits qui y sont attachés (réseaux sociaux, moteurs de recherche, plates-formes de partage de documents) pose de nouveaux problèmes (voir [BHLS14] pour une vue complète).

Ce qui rend le problème de l’utilisation de l’informatique spécifique est que certains fournisseurs de services et produits sont devenus totalement incontournables, à tel point qu’utiliser de possibles concurrents libres et gratuits est une gageure (ou, à tout le moins, nécessite une démarche particulière). L’une des raisons est le monopole presque absolu de certaines sociétés, rendant difficiles l’utilisation de logiciels non compatibles avec les logiciels de ces dernières. L’école, notamment pour des raisons de formation professionnelle, se doit aussi d’utiliser ces outils, mais jusqu’où doit aller le principe de réalisme ou d’authenticité ? À partir de quand passe-t-on de la formation à l’endoctrinement [DAvila01] ?

Ces fournisseurs sont donc en situation de monopole et les enseignants peinent à trouver des alternatives, même lorsqu’ils les cherchent. Par exemple, des moyens de diffuser des contenus qui ne risquent pas d’être purement et simplement appropriés par ces fournisseurs. Sans parler du fait que ces derniers créent des profils de leurs utilisateurs (de consommation, d’intérêt, et jusqu’à leurs contacts), qu’ils utilisent à des fins publicitaires et vendent à d’autres. Ils règnent ainsi à la fois sur l’outil qu’ils protègent, les individus qu’ils profilent, et même les contenus, qu’ils se mettent à proposer, parfois illégalement (cf. le vaste projet controversé de scannage de livres de bibliothèques universitaires par la plus célèbre entreprise de moteur de recherche, et, de manière plus légère, mais pas moins inquiétante, [MF13].

L’enseignant est un producteur de contenu (c’est-à-dire, cours, descriptions de séances, fiches d’exercices, etc.), et ses élèves peuvent l’être également (productions écrites). Les contenus étant maintenant majoritairement sous format électronique, leur diffusion est à la fois plus aisée, mais aussi plus délicate, de nombreuses personnes pouvant s’en arroger le droit, voire la plagier. Certains pensent d’ailleurs que tout document placé sur Internet est copiable et reproductible librement, ce qui est bien sûr erroné. L’enseignant est également utilisateur d’outils dont la provenance est souvent industrielle, ce qui est normal (aucun enseignant ne peut avoir les compétences nécessaires pour concevoir tous les outils qu’il a à utiliser).

Quels sont les droits auxquels ces productions peuvent prétendre ? Selon quel régime de droit peut-on, en tant qu’enseignant, publier du contenu ? Ce document donne quelques éléments théoriques et pratiques sur ces questions. Il dépassera par moment le strict point de vue du numérique en abordant la question des manuels (numériques ou sur papier). Le lecteur notera que nous avons résisté à la tentation de citer le moindre produit commercial et non libre dans ce document, ce qui n’a d’ailleurs pas été facile et nous a obligé de mettre en exergue le texte qui en contient.

Ce que l’on sait

Il semble que l’enseignant doive se questionner sur l’incidence de ses différents choix en termes de diffusion de contenus (les contenus qu’il poste ou diffuse lui appartiennent-ils encore du moment qu’il les diffuse ?) et de prescription d’usage d’outils auprès d’élèves trop jeunes pour faire la part des choses (prescrire l’usage d’un logiciel ne va-t-il pas, soit rendre ses élèves dépendants, soit moins libres que ce qu’ils étaient avant le cours ?).

Ce questionnement nous paraît primordial mais ne paraît pas encore aller de soi. Tout enseignant est conscient qu’il doit respecter une certaine neutralité (politique, religieuse, ou commerciale). Il est toutefois assez surprenant de constater un usage non anecdotique des logiciels et services en tant que produits (voir Section Le produit et la fonction) : p. ex., des formations ciblées sur tel ou tel produit, ou encore l’usage de suites bureautiques “dans les nuages” par des universités.

Cet usage se fait sans réelle prise de conscience des instances nationales censées réguler ces usages : un rapport du Conseil national du numérique [ndn12] mentionne p. 9 l’usage d’outils comme le stockage “dans les nuages” et les réseaux sociaux en mettant uniquement en avant des points positifs, comme leur usage facile, mais sans questionner leurs potentiels inconvénients, qui sont pourtant manifestes. Le très récent rapport du Ministère de l’éducation nationale [MEN13] : “Faire entrer l’école dans l’ère du numérique” mentionne seulement p. 38 que le service public du numérique éducatif (article 10 de la loi pour la refondation de l’école) “prend en compte les logiciels libres et les formats ouverts de documents”, ce qui n’est pas spécialement incitatif. Notons enfin que l’Assemblée nationale française a voté tout récemment la priorité au logiciel libre dans l’enseignement supérieur (priorité qui avait été écartée, en mai dernier, au niveau des écoles et établissements).

Tout élève accédant, notamment en situation scolaire, à des réseaux sociaux fait en réalité un travail, et il faut le considérer comme tel : son comportement sera analysé et son profil sera amélioré et revendu. Une étude de Paakkari et ses collègues [PRV19] sur le travail numérique de lycéens pendant le temps scolaire, montre d’une part, que certains peuvent accéder à leur smartphone jusqu’à près d’un quart du temps scolaire, les messages non reliés à l’enseignement pouvant occuper jusqu’à 60 % de leur accès.

Rappel de quelques principes

Avant tout, il peut être utile de rappeler selon quels principes généraux tout enseignant doit travailler. L’un d’entre eux est celui de la laïcité. La Circulaire du 12 décembre 1989 [MEN89], principalement axée sur le port de signes religieux à l’école, le rappelle de manière limpide. Ce principe n’est nullement décoratif, mais est l’un des principes fondateurs de l’école républicaine et nécessite une vigilance constante. Si les neutralités religieuse et politique sont maintenant assez bien assises dans le système scolaire français (en partie, d’ailleurs, par cette circulaire), la neutralité commerciale, avec l’arrivée de ces nouveaux services, est moins aisée à comprendre et donc à observer. Citons un large extrait de cette circulaire.

« L’Ecole publique ne privilégie aucune doctrine. Elle ne s’interdit l’étude d’aucun champ du savoir. Guidée par l’esprit de libre examen, elle a pour devoir de transmettre à l’élève les connaissances et les méthodes lui permettant d’exercer librement ses choix. L’Ecole publique respecte de façon absolue la liberté de conscience des élèves. [...] Dans l’exercice de leur fonction, les enseignants, du fait de l’exemple qu’ils donnent explicitement ou implicitement à leurs élèves, doivent impérativement éviter toute marque distinctive de nature philosophique, religieuse ou politique qui porte atteinte à la liberté de conscience des enfants ainsi qu’au rôle éducatif reconnu aux familles. » [MEN89] p. 6

Ce principe fait écho avec le principe de neutralité d’internet, récemment réaffirmé par le Conseil national du numérique et qui pose que la transmission des données doit être faite sans prise en compte de leur émetteur ou destinataire, sans altération ni même examen de leur contenu, et même sans qu’un matériel ou logiciel spécifique puisse être exigé.

Le produit et la fonction

Il est difficile de trouver un texte plus clair que celui placé en exergue pour décrire la différence entre produit (commercialisable et sujet à l’exercice de droits divers) et fonction (utilisation d’un outil pour un but, notamment pédagogique, voulu par l’enseignant). Il est important, pour tout enseignant, de penser les outils qu’il utilise comme des fonctions plutôt que des produits. Même si la langue s’approprie souvent certaines marques déposées pour en faire des noms communs, la situation de monopole de certaines entreprises et la facilité d’accès de leurs services rend problématique leur publicité.

Le gratuit et le libre

En français, “gratuit” et “libre” sont deux mots différents et il est donc assez facile de comprendre ce que chacun signifie, ce qui n’est pas le cas en anglais, qui n’a qu’un seul mot : “free”. Il faut donc comprendre “libre” comme “liberté d’expression”, et pas comme “entrée libre”, comme le signale la page décrivant la philosophie GNU [GNU13]. Cette distinction est essentielle et indépendante (des logiciels libres pouvent d’ailleurs être payants), et amène à signaler que la gratuité d’un produit non libre cache souvent un système de rémunération, comme la vente des données personnelles (selon le célèbre slogan : “Si vous ne payez rien, vous n’êtes pas le client, vous êtes le produit”).

Parallèlement aux problèmes liés à l’introduction de l’informatique, certains informaticiens ont tenté de proposer des lignes de conduite simples et claires, permettant à tous d’accéder, non seulement à un programme, mais à la possibilité de l’adapter au besoin. L’un de ses promoteurs, Richard Stallman, raconte qu’il a eu cette idée le jour où il a eu besoin de modifier le logiciel de son imprimante, qui dysfonctionnait : le code du logiciel était uniquement disponible sous format binaire, donc non modifiable [Wil10].

Utiliser des outils libres et gratuits (logiciels ou documents) a de nombreux avantages :

  • leur gratuité les rend utilisables par tous, et notamment les moins aisés (voir la nouvelle de Stallman [Sta97]);
  • la possibilité de les modifier (ou bien que d’autres les modifient) ce qui assure souvent une plus grande possibilité d’amélioration. Comme il est dit dans la charte GNU, quand les utilisateurs ne contrôlent pas le programme, c’est le programme qui les contrôle [GNU13] ;
  • la possibilité de redistribuer des copies de l’outil ;
  • l’indépendance avec la publicité et les moyens de tracer (cookies, etc.), voire de se faire espionner (comme l’a révélé la récente affaire sur le programme PRISM de la NSA américaine), puisque le modèle économique du libre et gratuit passe par d’autres moyens (dons, rémunération de services) ;
  • cela donne un message d’indépendance, donc de laïcité, aux élèves, qui, à leur tour, auront plus de chances de rester indépendants aux produits et centrés sur les fonctions.

Cela étant, le monde du libre, inséré dans notre société, n’échappe pas, lui non plus, à certains effets de marchandisation, de monopole, de concurrence, ou d’influences du monde commercial (cf. la scission de la plus célèbre suite bureautique libre et gratuite à cause d’un conflit de licence). De plus, certaines entreprises se positionnent comme “ouvertes” en créant des licences prétendument libres, mais qui en réalité ont un développement étroitement contrôlé ([Mor14], chap. 3).

Le contenu libre et gratuit : quelles licences possibles ?

Tout enseignant est à même de produire des exercices ou un cours dans un format électronique, et de le distribuer à ses élèves. De ce seul fait, un tel document est amené à avoir une diffusion très large, dépassant souvent les prévisions de son auteur. Si ce dernier ne souhaite pas recevoir d’argent en contrepartie de leur diffusion peut réfléchir à quelques questions simples, reprises des licences Creative Commons.

  • Paternité : Est-ce que je veux que les personnes qui vont utiliser, reproduire, diffuser et le cas échéant modifier mon oeuvre citent mon nom (me créditent), de la façon que vous pourrez spécifier dans cette dernière, sans pour autant bien sûr suggérer que j’approuve leur utilisation ou que je les soutiens (condition BY).
  • L’utilisation commerciale : Est-ce que je veux que les personnes qui vont utiliser, reproduire, diffuser et le cas échéant modifier mon oeuvre en fassent une utilisation commerciale sans obtenir mon autorisation au préalable ? (Condition C/NC).
  • Conditions de partage : Est-ce que je veux que les personnes qui vont utiliser, reproduire, diffuser et le cas échéant modifier mon oeuvre devront le faire dans les mêmes conditions de licence que celles dans lesquelles je l’ai portée (et me demander mon autorisation préalable pour toute autre condition)? (Condition SAME).
  • Pas de modification : Est-ce que je veux que les personnes ne fassent que reproduire et diffuser mon oeuvre originale, sans la modifier, et requièrent mon autorisation préalable pour toute modification ? (Condition =).

De ces quatre questions dérivent six licences différentes, couvrant les principales possibilités d’utilisation :

  • BY (Paternité)
  • BY = (Paternité, aucune modification)
  • BY NC (Paternité, pas d’utilisation commerciale)
  • BY NC = (Paternité, pas d’utilisation commerciale, aucune modification)
  • BY SAME (Paternité, partage dans les mêmes conditions)
  • BY NC SAME (Paternité, pas d’utilisation commerciale, partage dans les mêmes conditions)

Il est important que tout enseignant puisse, d’une part, réfléchir aux modalités de diffusion du contenu qu’il crée et, d’autre part, soit sensible à de telles licences lorsqu’il choisit son propre contenu. Bien évidemment, placer son contenu dans telle ou telle licence ne garantit pas contre le plagiat, mais elle offre des moyens simples et clairs de signaler à tout utilisateur potentiel les conditions de son usage. Il faut enfin noter qu’il existe des moteurs de recherches spécialisés dans ce type de licences (voir la Section Ressources).

La question des limites

Enfin, une question importante à se poser est de déterminer quelles sont les limites à se poser dans l’utilisation des réseaux sociaux (qu’ils soient d’ailleurs marchands ou non). En effet, que l’on soit élève ou enseignant, lorsqu’on utilise ces réseaux dans des contextes privés et qu’on étend leur usage à des contextes scolaires, il faut être conscient de leur porosité, et de deux points particuliers (voir [HAJ14]) :

  • son identité et ses pratiques “extérieures” peuvent être différentes de son identité et pratiques “scolaires”, et cette différence peut poser des problèmes. De plus, le risque augmente que chacun soit plus scruté une fois identifié sur le réseau.
  • son identité, ses pratiques et son activité scolaires ont quelques risques de ne pas rester à ce seul plan, et d’être plus largement accessibles.

Il convient donc, en tant qu’enseignant, d’expliquer ces points aux élèves et leur permettre de créer des identités scolaires anonymes et spécifiques à ce monde (ce qui n’est d’ailleurs pas toujours permis par les entreprises gérant ces réseaux, qui de ce fait ne peuvent aisément faire des recoupements d’informations).

Une vue globale

La Figure 1 ci-dessous décrit le processus de marchandisation de l’utilisation intensive des services web 2.0 propriétaires. La boucle du bas mentionne que les élèves utilisent d’autant plus ces services, que ce soit maintenant ou dans leur vie professionnelle future, que leurs proches (pairs ou enseignant) le font. La première boucle du haut montre la commercialisation et le traçage des profils de ces derniers, favorisée par le non-anonymat des utilisateurs. La boucle supérieure montre que ces derniers (et surtout les enseignants) sont dépossédés de leurs droits d’auteurs. Toutes ces boucles concourent à apporter de l’argent aux entreprises, et ce d’autant plus que ces dernières utilisent elles-mêmes des logiciels open source.

Figure 1. Une vue globale sur l’utilisation de services informatiques propriétaires à l’école.

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Ce que l’on peut faire

Pour les raisons évoquées ci-dessus, tout enseignant devrait prêter une attention particulière aux conditions d’utilisation des logiciels et des sites sur lesquels il fait travailler ses élèves et sur lesquels il poste un contenu. Est-ce si difficile que cela ? Doit-on aller dans le sens contraire (à notre avis néfaste) en disant plutôt que “les élèves utilisent ces produits et notre travail est de les y former” ?

Puech [Pue08] montre que l’assise des entreprises évoquées plus haut s’est simplement faite au jour le jour, par les “micro-actions” de chacun : sauvegarder un fichier dans un format non propriétaire avant de le diffuser par courriel ; utiliser des services internet non marchands, etc. En adaptant les termes de Puech : “notre pouvoir est au bout de notre clavier” et tout standard propriétaire peut, par l’implication d’une communauté de programmeurs et d’utilisateurs, être détrôné par un autre libre - c’est ainsi que des logiciels comme Apache ou R sont devenus des standards.

Le reste de ce document tente d’apporter quelques réponses claires à ces questions, et de donner d’autres idées de micro-actions pouvant contribuer à une utilisation citoyenne de l’informatique dans le monde de l’éducation.

Promouvoir des outils et du contenu libre et gratuit

Utiliser des systèmes propriétaires, c’est contribuer à asseoir l’emprise de ces systèmes auprès des institutions et des élèves. Les grandes entreprises l’ont bien compris, en fournissant souvent des accès gratuits à certains logiciels pour créer des habitudes, et mieux vendre les versions payantes à licence d’entreprise lorsque les étudiants seront recrutés. C’est également faire peser une charge pécuniaire non négligeable sur les parents d’élèves et les collectivités territoriales si l’on préconise l’achat de logiciels, d’abonnements à des Environnements numériques de travail (ENT) ou de manuels numériques, qui sont d’ailleurs parfois liés aux précédents [Bru11]. De plus en plus, et c’est une constante (cf. par exemple les offres des fournisseurs d’internet), ce ne sont plus des produits qui sont fournis, mais des services permettant d’utiliser par abonnement, à la fois du matériel et du contenu, ce qui emprisonne un peu plus les utilisateurs qui ont des difficultés lorsqu’ils veulent changer fournisseur, ou tout simplement n’acquièrent qu’un accès au contenu, pas la version matérielle de ce contenu.

Ne pas faire du seul critère de gratuité un critère de choix pour les outils est une autre attitude intéressante. En effet, nombre d’outils du Web 2.0 débutent par la gratuité, et passent dans une modalité payante ensuite, lorsqu’ils pensent devenir rentables ainsi (et diffuser de manière payante les contenus obtenus gratuitement), ou bien se rémunèrent par d’autres moyens, comme la publicité ou la vente des profils de ses utilisateurs.

On peut à chaque fois préconiser, à chaque fois que possible, l’utilisation d’outils libres et hébergés en local. Si ce point paraît aller de soi, le partage complexe des responsabilités entre l’état et les collectivités territoriales françaises rendent très difficiles la création et surtout la maintenance et la formation à ces services [ndn12] p. 10.

Comme nous l’avons déjà dit, ce n’est pas tâche très facile de n’utiliser que des outils libres et gratuits. Le Tableau 1 ci-dessous oriente le lecteur vers quelques pistes, mais qui sont par nature changeantes dans le temps. Il est donc conseillé de mener des recherches internet pour trouver les outils appropriés.

Tableau 1 — Quelques alternatives libres et gratuites, ou non-traceuses* aux logiciels et sites. Plus d’informations sur la correspondance entre logiciels propriétaires et libres dans la Section Ressources.



Enfin, promouvoir le libre et gratuit, c’est porter explicitement le contenu que l’on produit selon des licences permettant leur réutilisation selon une licence de son choix (voir Section Le contenu libre et gratuit : quelles licences possibles ?), ce qui permet aux enseignants voulant réutiliser le document de le faire en connaissance de cause, et dans un cadre légal, ce qui n’est pas le cas s’il est diffusé sans aucune condition d’utilisation.

Être vigilant quant au traçage

Les services Web 2.0 et les moteurs de recherche demandent de plus en plus des connexions nominatives à des comptes créés a priori. Combinés à des cookies, fichies résidant sur l’ordinateur de l’utilisateur et contenant entre autres données l’historique de navigation, ils peuvent ainsi récupérer quantité de données sur l’utilisateur (courriels de ses destinataires, contenu des courriels, etc.). Données utilisées ensuite pour proposer des informations plus ciblées, mais aussi revendues à d’autres entreprises. Il existe de nombreux sites qui permettent d’avoir une meilleure vue sur ce type d’informations, mais aussi des modules de navigateurs qui permettent une meilleure gestion et suppression des cookies. Combinées à des techniques de fouille de données, ces informations de traces (ou d’espionnage, selon comment on considère les choses) donnent une vision extrêmement précise de chaque utilisateur (voir [Mar12], pour une perspective générale et critique). Par exemple, il a été montré qu’on peut déduire l’orientation sexuelle d’une personne par l’analyse du réseau de ses amis du plus célèbre des réseaux sociaux [JM09].

Être vigilant quant aux conditions de service des outils

Il est très souvent instructif de lire ce qu’assez peu de gens prennent la peine de lire avant de s’inscrire à un service Web 2.0, par exemple : les conditions de service (ou Terms of service), c’est-à-dire à quoi s’engagent légalement l’entreprise qui fournit le logiciel ou le service. Ces conditions sont souvent difficiles à lire, remplies de termes juridiques complexes et, de plus, évolutives. Mais elles permettent assurément de connaître le statut et le propriétaire des données qui seront déposées sur le site par les utilisateurs. Dans la quasi-totalité des cas, il y a transfert de propriété vers le site. Ce transfert est souvent non-exclusif, ce qui veut dire que l’auteur peut continuer d’exercer ses droits, mais cela n’empêche jamais le site, s’il le souhaite, de diffuser de son côté le contenu, voire le vendre. Même lorsqu’il n’y a pas transfert de droits, il convient d’être vigilant car à tout moment le statut juridique des dépôts de contenu peut changer (les utilisateurs en sont toutefois prévenus).

S’intéresser aux aspects éthiques

Comme nous venons de le voir, l’utilisation éthique du numérique est une délicate question. Drachsler et Greller [DG16] en ont même fait un acronyme qu’on peut veiller à suivre :

  • Determination : Justifier le besoin d’algorithmes de traçage ?
  • Explain : Expliquer les objectifs et limites d’utilisation
  • Legitimate : Quelle légitimité pour avoir ces données ?
  • Involve : Impliquer tous les acteurs (participants inclus)
  • Consent : Établir un contrat de consentement avec les participants
  • Anonymise : (Essayer de) Rendre l’individuel non identifiable
  • Technical : Établir des procédures pour garantir la sécurité
  • External : S’assurer que les partenaires extérieurs répondent aux mêmes règles

Quizz

Question 1. Quelle est la signification de la licence Creative Commons “BY NC SA” ?

Question 2. Quelle est la signification de la licence Creative Commons “BY SA” ?

Question 3. “Quelle question pose “”l’utilisation commerciale”” ?”

Analyse des pratiques

  1. Lire la nouvelle Le droit de lire [Sta97] Le plus instructif est de lire les notes qui suivent la nouvelle, et qui, malheureusement, s’allongent d’année en année.
  2. Pensez-vous être capable de travailler sur les fonctions plutôt que de promouvoir, même involontairement, des produits ? Recherchez sur internet des logiciels open source ou des services libres et gratuits pouvant remplacer leurs équivalents propriétaires couramment utilisés (voir aussi Tableau 1).

Ressources

Références

[BHLS14]C. J. Bennett, K. D. Haggerty, D. Lyon, and V. Steeves. Vivre à nu. La surveillance au Canada. Athabasca University Press, Edmonton, 2014.
[Bon13]T. Bondolfi. Le livre citoyen du net. Disponible sur internet, 2013.
[Bru11]E. Bruillard. Le déploiement des ent dans l’enseignement secondaire : entre acteurs multiples, dénis et illusions. Revue Française de Pédagogie, 177:101–130, 2011.
[Ben15]M. Bénilde. Joyeuse colonisation numérique. Le Monde Diplomatique, 740:9, 2015.
[DG16]H. Drachsler and W. Greller. Privacy and learning analytics. it’s a delicate issue. In Int. Conf. on Learning Analytics and Knowledge (LAK 2016). ACM, 2016.
[DAvila01]C. D’Avila. Le manuel scolaire brésilien : allié ou vilain dans la salle de classe ?, pages 115–143. CRP, Sherbrooke, 2001.
[GNU13](1, 2) GNU. Qu’est-ce que le logiciel libre ? 2013.
[HAJ14]M. Henderson, G. Auld, and N. F. Johnson. Ethics of teaching with social media. 2014.
[Hir01]N. Hirtt. L’école prostituée. L’offensive des entreprises sur l’enseignement. Labor, Bruxelles, 2001.
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