Les infox (fake news)

Information

  • Auteur : Philippe Dessus, LaRAC & Inspé, Univ. Grenoble Alpes.
  • Date de création : Septembre 2018.
  • Date de modification : 12 mars 2020.
  • Statut : En cours.
  • Résumé : Ce document s’intéresse à la manière dont les fake news (infox, nouvelles bidons) tirent profit d’internet pour diffuser des informations ayant un rapport lointain avec la vérité.
  • Voir aussi : Document Pensée critique et enseignement.
  • Licence : Document placé sous licence Creative Commons : BY-NC-SA.
  • Remerciements : Nos remerciements à Didier Anselm et Stéphane Chalamet pour leurs suggestions de ressources.

Introduction

Il y a 200 ans, 99,999 % des idioties n’étaient pas enregistrées. Maintenant nous avons Internet.” Steve Paulson (2018).

“— Vrai, faux, peu importe, ce qui compte c’est que les gens sachent.” Patrick McGuinness, Les cent derniers jours

Le terme “fake news” (ou nouvelles bidons, ou encore infox, comme maintenant préconisé par le n° 29 du Journal officiel du 4 octobre 2018) s’est propagé pendant les élections de 2016 aux États-Unis d’Amérique, comme le signale Watters dans son billet de blog, ses causes sont multiples : crise du journalisme, crise du civique, du politique, mais aussi crise de l’éducation et de la technologie, de la connaissance, de l’expertise et de la science (voir [Mercier, 2018] pour une analyse des responsabilités). Ces causes multiples rendent son analyse complexe.

Une infox est “une information fausse, souvent sensationnelle, diffusée sous le couvert de reportages” selon le dictionnaire Le Collins ([Mercier, 2018] p. 5). C’est donc une information falsifiée et présentée de manière journalistique pour qu’on lui accorde du crédit. Ce terme s’est propagé en parallèle au terme “post-truth” (postvérité), qui ne signifie pas qu’on se situe après la vérité, mais que cette dernière est devenue moins importante, moins pertinente ([Davis, 2017], p. 284).

Ce que l’on sait

Comment s’informer pour prendre des décisions ?

Chaque fois qu’on a à prendre une décision, dans quelque domaine que ce soit, on a à se documenter et, en fonction des informations recueillies et de ses propres connaissances, prendre la décision la plus appropriée. L’enjeu de la décision peut être très faible (dans quel restaurant aller déjeuner ?), impliquer plus ou moins d’argent (quelle voiture vais-je acheter) ou plus important (dois-je me faire faire tel vaccin ?).

Internet est l’un des moyens d’information les plus immédiats et efficaces, mais le problème est que le statut des informations qui y sont consignées est souvent incertain, et qu’il est coûteux en temps d’éprouver leur validité. On peut faire face à des informations erronées, des bêtises, ou encore des infox, d’autant plus problématiques qu’elles se répandent plus que les nouvelles authentiques (réf.), ce qui, en retour, incite d’autant plus les auteurs d’en produire, puisqu’ils peuvent ainsi en tirer parti financièrement, via les publicités.

Alors, comment peut-on accorder foi à telle information plutôt qu’à telle autre ? Est-il encore possible de s’informer correctement dans un monde de fausses informations ? Est-ce qu’au bout du compte la vérité ne finira-t-elle pas par émerger ? Tous les sites de vérification de faits en sont-ils réellement (ou bien seraient-ils “bidons”, comme cela commence à arriver ?).

Déjà, on ne prend pas les publicités pour argent comptant, même si elles nous influencent. On pourrait se renseigner sur le site sur lequel a été publiée l’information, sur l’auteur. En réalité, comme cela prend du temps, il est plus simple et rapide de se fier aux moteurs de recherche : si un résultat apparaît à haut rang (i.e., dans les premiers résultats), c’est sans doute qu’il est pertinent, non ([Salmeron et al., 2013]) ? On pourrait aussi se dire que, dans beaucoup de cas, c’est la vérité qui finira par gagner. Davis [Davis, 2017] dit par exemple qu’un mauvais film n’est pas souvent sauvé par son budget publicitaire : le bouche-à-oreille révélerait rapidement sa qualité, et le public s’en détournerait. C’est un avis optimiste et à notre avis il importe d’éduquer le public à déchiffrer les fake news... et c’est justement le travail des enseignants.

Les infox : petit historique

Il est parfois dit, à tort, que les nouvelles bidons n’existaient pas avant internet. Ce qui est sûr, c’est qu’Internet permet bien plus aisément à toute d’exprimer ce qu’elle veut, ce qui, de fait, va augmenter le nombre de bêtises potentielles... Mais les prophéties (voir blog de Weiskott, 2016) ou les libelles ([Darnton, 2010]) sont réellement des formes anciennes de fake news. von Hippel [Hippel, 2018] montre que les infox auraient simplement pour origine le besoin d’être écouté dans des interactions sociales : si on ne grossit pas le trait à propos des événements qui nous arrivent, notre entourage ne écoute pas, et ne se souviendrait pas de nous.

Les types de fadaises

Une question nous vient : pourquoi prend-on le temps de diffuser des fadaises, alors que ce serait peut-être plus simple et efficace de ne diffuser que des connaissances vérifiées, fondées solidement sur l’expérience. C’est justement le propre des “bullshit” (fadaises, “conneries”) [Frankfurt, 2006] que de ne pas avoir de lien avec la vérité (contrairement au mensonge, qui, lui, en garde un certain).

On a pu montrer [Guerin & Miyazaki, 2006] que les propriétés conversationnelles des fadaises avaient pour but de maintenir l’attention de la personne qui écoute, et donc d’améliorer les relations sociales plus que de lui fournir de l’information pertinentes. Ces auteurs évoquent les rumeurs, potins, légendes urbaines, souvent diffusées oralement, mais le même commentaire peut être fait pour les fadaises communiquées par internet : on sait que le principal intérêt est justement de susciter l’intérêt, donc l’accès, et donc la diffusion de publicités.

Dénier de manière publique et réitérée, souvent combative et via les réseaux sociaux qu’un événement ou un fait soit véridique s’appelle le dénialisme. Il existe de nombreux combats dénialistes : l’holocauste n’aurait jamais eu lieu, le virus HIV n’existerait pas, le réchauffement climatique serait un mythe, les vaccins seraient responsables de l’autisme, etc.

Nouvelles bidon et internet

Pourquoi les infox se propagent-elles si bien sur internet et les réseaux sociaux :cite: quattro17. La première raison est tout simplement les difficultés de lecture, c’est-à-dire les difficultés à comprendre un texte fonctionnel. Les personnes confrontées à un texte qu’elles ne comprennent pas ou mal auront une probabilité non nulle d’en croire le contenu, même s’il est mal étayé. Une autre raison est l’absence de filtre, ou de contrôle (voir la première exergue) : n’importe qui peut donner son avis, même s’il est erroné, biaisé, et le signaler comme une vérité première. Une autre raison va être développée dans la prochaine section.

Les biais cognitifs

Cela n’étonnera personne : nous ne sommes pas exempts de biais de jugement. Par exemple, le célèbre biais de confirmation, très étudié par les psychologues, stipule que l’on va plutôt rechercher les faits qui nous confortent dans nos opinions, et donc rejeter ceux qui peuvent les invalider.

Une étude [Friesen et al., 2015] a montré que lorsqu’on présentait à des participants, partisans ou opposés à certaines opinions sociales ou religieuses (comme le mariage pour tous) des textes (supposément) scientifiques en accord ou opposition avec leurs opinions, ils avaient plus tendance à évoquer des valeurs morales pour défendre leurs opinions, quand on leur présentait des textes opposés. En revanche, quand les textes étaient congruents à leurs opinions, ils invoquaient plus souvent que dans l’autre cas les valeurs scientifiques pour les appuyer.

D’autres biais nous font par exemple surévaluer les faibles probabilités : on peut ne pas prendre des médicaments à cause d’effets secondaires surmédiatisés, s’exposant ainsi à des problèmes de santé importants (ce qui a fait que les pilules contraceptives de troisième et quatrième génération ont été considérées avec scepticisme, car pouvant avoir des effets secondaires rares mais problématiques, mais dont la suscpicion pouvait entraîner des grossesses non désirées).

Mécanismes de diffusion

La “viralité” des infox sur internet et les réseaux sociaux est souvent évoquée : comment se propagent-elles si vite et si massivement ? Il faut déjà dire que les informations qui se diffusent le plus font gagner de l’argent à ceux qui les propagent. Des chercheurs en informatique et sciences sociales se sont intéressés à cette question [Quattrociocchi, 2017][Vosoughi et al., 2018][Bounegru et al., 2017].

Ils montrent des choses intéressantes. Tout d’abord, que le comportement des lecteurs de nouvelles n’est pas lié au niveau de qualité de la source de ces nouvelles : le nombre de “j’aime”, de commentaires, de partages, se distribuent de manière identique que la nouvelle provienne de journaux ayant pignon sur rue, de sources “alternatives” sur internet, ou encore de sites de mouvements politiques [Quattrociocchi, 2017], et se propagent de manière identique. Un autre résultat, du même auteur, montre que ce sont les lecteurs des sources “alternatives” (soit, voulant échapper à la possible, ou prétendue pour d’autres, manipulation des médias standards) qui ont le plus de chances de relayer des informations bidons.

Le même auteur évoque l’effet “caisse de résonance” des médias (et aussi des groupes homogènes, voir [Lukianoff & Haidt, 2018]) : les réseaux sociaux favorisent la connexion entre personnes qui ont des opinions voisines et vont les favoriser, les diffuser par biais de confirmation, ce qui renforce en retour leurs opinions. D’où l’intérêt de fréquenter des gens qui peuvent contredire, débattre, ses propres opinions (voir Doc. Construction sociale de connaissances et apprentissage). Il faut noter que les moteurs de recherche sur internet favorisent aussi cette caisse de résonance en filtrant les résultats en fonction du profil de l’utilisateur ([Pariser, 2011]).

Il faut aussi savoir que les utilisateurs des réseaux sociaux ne connaissent en général pas les mécanismes qu’ils utilisent pour filtrer les informations qu’ils diffusent. Une étude de Powers [Powers, 2017] montre qu’à la question suivante “Pourquoi FaceBook ne montre pas chaque item des gens qu’ils suivent ?”, seul un mentionne l’existence d’un algorithme. La plupart invoque des critères de popularité, de contrôle de l’utilisateur, de force de la relation entre les sujets présentés, ou encore de récence.

Ce que l’on peut faire

Outre les idées de pratiques que l’on peut inférer des paragraphes précédents, des auteurs se sont employés à formuler des stratégies pour analyser et détecter les infox ([Caulfield, 2017]). Lorsqu’on tombe sur un argument qui paraît bidon, on peut adopter les stratégies suivantes. Il faut noter qu’aucune des stratégies, prise individuellement, ne peut assurer la détection d’un problème (par exemple, des conspirationnistes peuvent très bien avoir “démontré” qu’un fait avéré était prétendument bidon), ce qui suit a été adapté de ([Caulfield, 2017]).

  • Être à l’écoute de ses émotions : Lorsque la lecture d’une nouvelle fait éprouver une émotion forte (joie, peur, fierté, colère, etc.), c’est possiblement que la formulation de la nouvelle a été conçue pour cela : faire éprouver une émotion qui va inciter les lecteurs à partager la nouvelle. Il est donc préférable de ne pas le faire et d’adopter les stratégies suivantes.
  • Chercher des travaux antérieurs : Il est possible qu’une personne, confrontée au même argument, a déjà essayé de l’analyser et de prouver sa fausseté. Préférer des sources fiables (comme les sites officiels de fact-checking, voir ci-dessous).
  • Remonter à la source : Il est toujours utile de remonter à la source, car beaucoup de contenu d’internet n’est pas original. Remonter à la source permet de s’assurer de la fiabilité de l’information, et de vérifier si elle n’a pas été distordue.
  • Lire “de côté” : Se renseigner sur la source d’une information (ce que l’on en dit, où cette personne travaille, ce qu’elle a écrit d’autres, ses possibles conflits d’intérêt).
  • Penser par soi-même : La simple insertion d’une personne dans un groupe va rendre son analyse des faits plus dépendante du groupe, comme des recherches l’ont montré [Jun et al., 2017]. Il est donc préférable d’analyser les informations sans connexions à son réseau social, et sans avoir à y poster ses conclusions.

Analyse de pratiques

  1. Fournir aux élèves des sites présentant des informations farfelues (possiblement mélangés à des sites pertinents) et leur faire évaluer les raisons pour lesquelles l’information qu’ils présentent est erronée.

Le site suivant présente des sites canulars en français : https://classetice.fr/spip.php?article383

  1. Sites de vérités/mensonges
  1. Répertorier et analyser quelques infox qui se sont propagées dans les mois précédents.
  2. En relisant attentivement ce document, lister des pratiques d’enseignement qui seraient à même de favoriser l’esprit critique des élèves envers les nouvelles bidons.

Références web

Références

[Bounegru et al., 2017]Bounegru, L., Gray, J., Venturini, T., & Mauri, M. (2017). A field guide to fake news. Public Data Lab.
[Caulfield, 2017](1, 2) Caulfield, M. (2017). Web literacy for student fact-checkers. Montreal: Pressbooks.com.
[Darnton, 2010]Darnton, R. (2010). Le diable dans un bénitier. L’art de la calomnie en France, 1650–1800. Paris: Gallimard, coll. Essais.
[Davis, 2017](1, 2) Davis, E. (2017). Post-truth. Peak bullshit and what we can do about it. London: Abacus.
[Frankfurt, 2006]Frankfurt, H. (2006). L’art de dire des conneries. Paris: UGE 10/18.
[Friesen et al., 2015]Friesen, J. P., Campbell, T. H., & Kay, A. C. (2015). The psychological advantage of unfalsifiability: the appeal of untestable religious and political ideologies. J Pers Soc Psychol, 108(3), 515-29. URL: https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/25402678, doi:10.1037/pspp0000018
[Guerin & Miyazaki, 2006]Guérin, B., & Miyazaki, Y. (2006). Analyzing rumors, gossip, and urban legends through their conversational properties. The Psychological Record, 56, 23–34.
[Jun et al., 2017]Jun, Y., Meng, R., & Johar, G. V. (2017). Perceived social presence reduces fact-checking. Proc Natl Acad Sci U S A, 114(23), 5976-5981. URL: https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/28533396, doi:10.1073/pnas.1700175114
[Lukianoff & Haidt, 2018]Lukianoff, G., & Haidt, J. (2018). The coddling of the American mind. New York: Penguin.
[Mercier, 2018](1, 2) Mercier, A. (2018). Fake news et post-vérité. 20 textes pour comprendre et combattre la menace. Paris: The conversation.
[Pariser, 2011]Pariser, E. (2011). The filter bubble: What the Internet is hiding from you. London: Penguin UK.
[Powers, 2017]Powers, E. (2017). My news feed is filtered? Digital Journalism, 5(10), 1315-1335. doi:10.1080/21670811.2017.1286943
[Quattrociocchi, 2017](1, 2) Quattrociocchi, W. (2017). Désinformation sur les réseaux sociaux. ce que révèlent les statistiques. Pour la Science, 472, 20–29.
[Salmeron et al., 2013]Salmerón, L., Kammerer, Y., & García-Carrión, P. (2013). Searching the web for conflicting topics: page and user factors. Computers in Human Behavior, 29(6), 2161-2171. doi:10.1016/j.chb.2013.04.034
[Hippel, 2018]von Hippel, W. (2018). The social leap. New York: HarperCollins.
[Vosoughi et al., 2018]Vosoughi, S., Roy, D., & Aral, S. (2018). The spread of true and false news online. Science, 359, 1146–1151.