Numérique, addiction et attention

Information

  • Auteur : Philippe Dessus, LaRAC & Inspé, Univ. Grenoble Alpes.
  • Date de création : Janvier 2018.
  • Date de modification : 12 mars 2020.
  • Statut du document : En cours.
  • Résumé : Ce Document s’intéresse au caractère addictif de l’usage du numérique, et plus précisément du téléphone portable. Il explique les mécanismes en lien avec la capture de l’attention.
  • Licence : Document placé sous licence Creative Commons : BY-NC-SA.

Introduction

Même si le thème de la surabondance de l’information disponible face au goulot d’étranglement de la compréhension n’est pas une préoccupation si récente que cela [2], il n’en reste pas moins qu’on assiste, depuis internet, à un accès quasi instantané à un nombre considérable de sources d’information, dans des formats très variés (sonores, vidéo, textuels, imagés). Face à cela, notre attention devient sursollicitée, et aussi la cible de publicitaires. Ce document fait le point sur les effets possibles de cette exposition.

Ce que l’on sait

Le numérique cause de distraction

Si le numérique permet d’accéder à des informations, souvent de grande qualité, il est aussi dans certains cas une source de distraction importante, notamment les téléphones portables (voir aussi la Section Le mobile mobilise). Certains [5] signalent toutefois que notre cerveau est spécialement sensible aux interférences et donc qu’elles aussi ne datent pas de l’époque du numérique. Ce qui rend les choses si aiguës avec le numérique est qu’il est portable (cf. ci-dessous, donc interférant potentiellement avec toute activité), et multiactivités (de très nombreuses activités peuvent potentiellement nous solliciter).

Un étudiant, en moyenne, déverrouille son téléphone 50 fois par jour, et l’utilise pendant 4 h 30, ce qui correspond à l’utiliser une fois tous les quarts d’heure par jour (en période diurne, et parfois nocturne) pendant environ 5 min ; en corollaire, il trouve difficile d’étudier pendant plus d’un quart d’heure et, s’il le fait, a besoin de dépenser les 5 minutes suivantes en se distrayant [8].

Les médias sociaux sont bien sûr la cible de fréquentation majoritaire : on passe en moyenne, et par jour, 40 min sur Youtube, 35 sur FaceBook, 25 sur SnapChat, 15 sur Instagram, et 1 sur Twitter [9].

Une étude montre que, si l’on bombarde de messages des élèves pendant qu’ils font un travail scolaire (lecture, exercices), ce n’est pas toujours leur performance qui baisse (ils obtiennent des résultats similaire au groupe contrôle, et à un groupe qui aurait reçu des messages avant de travailler), mais leur état de stress qui augmente, ainsi que la durée qu’ils mettent à réaliser la tâche [8].

Les compétences “multitâches” des adolescents (et des adultes) sont ainsi, et c’est bien connu, un mythe : travailler sur plusieurs fronts fait nécessairement, soit baisser la performance, soit augmenter le temps pour réaliser le travail, car l’interruption d’une tâche est délétère. À titre d’exemple (tiré de [1], pouvez-vous évaluer le temps qu’un courriel reçu reste non lu, en moyenne ? Dix minutes ? En réalité, 6 secondes ! Alter montre que 70 % des courriels de travail sont lus dans les 6 s, et cela est très gênant pour rester concentré dans une tâche, il montre aussi que cela prendrait environ 25 min pour retrouver le flux de travail optimal que l’on avait avant l’interruption. Répondre à 26 courriels espacés toutes les demi-heures revient à ne jamais parvenir à ce flux de travail.

Le numérique comme cause d’addiction ?

Les comportements addictifs dans l’usage du numérique sont maintenant bien documentés (un acronyme a même été créé : FOMO, pour “fear of missing out”), et sont reliés à leur fréquence. Un adolescent qui se trouve loin de son téléphone devient fortement anxieux, et ce d’autant plus qu’il en est un utilisateur intensif. De plus, cette anxiété est un prédicteur important de faible performance scolaire et manque de sommeil [8].

Pour autant, est-ce simplement un signe d’addiction pure ? ou bien tout simplement qu’il est difficile de rester sans rien faire ? sans sollicitations extérieures ? Dans ce cas, comme l’indiquent Markowitz et Hancock (2018), le téléphone, même lorsqu’il n’est pas utilisé, ne nous laisse déjà pas avec nous même. Il nous rappelle que nous sommes connectés à un groupe, notre identité, une certaine sécurité et ainsi nous rend moins anxieux. Voire, nous fait même mieux supporter la douleur ! Une étude en milieu hospitalier [6] montre que des patients ayant joué à un jeu vidéo sur portable ou envoyé un message texto ont demandé moins d’analgésiques que ceux du groupe contrôle. Ainsi, ce n’est pas le téléphone en tant que tel qui nous manquerait, mais qui il nous permet de contacter et ce qu’il nous permet d’accomplir.

Toutefois, comme le rappellent d’autres études, évaluer le temps passé sur téléphone est une tâche difficile, tant on peut avoir des raisons personnelles de distordre de telles données : ceux en sur-utilisation ont tendance à la minimiser ; ceux qui l’utilisent peu peuvent la surestimer. En revanche, il n’est pas avéré que son usage joue négativement et significativement sur le bien-être des adolescents (certains vont même jusqu’à le considérer comme une cause de dépression). Une étude [orben19] montre qu’il faudrait un temps d’usage (extrapolé) de 63 h par jour pour que les ados baissent leur bien-être d’un demi écart-type (valeur considérée comme perceptible), ce qui est bien sûr impossible.

Le mobile mobilise

Les médias classiques (télévision, radio) avaient déjà pour but de capter l’attention de leur public. Les récents dispositifs liés à internet ont rendu cette captation encore plus importante (car on y accède de partout via les mobiles, voir ci-dessous), intensive (de multiples moyens s’offrent à nous) et personnalisée (via les cookies qui tracent toute activité). Ferraris [4] (ce qui suit est tiré de cet ouvrage) appelle les téléphones portables des ARMI (Appareils de régistration et de mobilisation d’intentionalité), car ils mobilisent leurs possesseurs. Cet auteur signale qu’un SMS ou un tweet fait passer deux messages (p. 8) :

  • “C’est moi, j’existe, me voici !”
  • et à son destinataire : “Où es-tu ? Présente-toi, agis !”.

Ainsi, et contrairement aux messages via d’autres médias, un message reçu sur un téléphone portable ordonne quelque chose de manière presque irrépressive : le message nous est personnellement adressé et l’expéditeur suppose un certain nombre de choses que le destinataire suppose qu’il suppose, également :

  • son téléphone est allumé et consultable à tous moments, de tous endroits ;
  • il comprend une mémoire et un répondeur intégré qui permettent d’enregistrer des messages, en cas de non réponse ou mauvaise captation du signal.

C’est une situation nouvelle car précédemment les téléphones étaient fixes et longtemps sans enregistreur : on pouvait donc s’absenter sans être redevable de quoi que ce soit. Les téléphones portables nous rendent obligés à les consulter en permanence (puisqu’on les a sur nous), à répondre aux appels sans délai, à expliquer où nous sommes, etc. Bref, à agir. Ferraris le résume très bien ainsi :

“Les mobilisés [possesseurs de téléphones portables] acceptent d’être appelés à agir à tout moment et acceptent ainsi une diminution objective de liberté, qui n’est compensée par aucun avantage économique et qui même, le plus souvent, se transforme en un travail gratuit.” [4] p. 21

Ferraris insiste aussi sur la capacité d’enregistrement de ces outils (des téléphones, mais plus largement d’internet). Ainsi, leur capacité à enregistrer un très grand nombre d’informations (e.g., appels, traces, préférences, achats) rend la réponse à ces appels obligatoire – ainsi, un tweet entraîne un autre tweet, un abonnement à un compte un abonnement en retour, etc. Et ces productions, à leur tour, sont enregistrées et potentiellement accessibles et traitables pour une durée indéfinie. Il va sans dire que les sociétés qui enregistrent ces données détiennent, traitent et diffusent ces données, ont un pouvoir considérable (Ferraris insiste qu’il n’y a pas de pouvoir sans enregistrement, id., p. 51).

Meshi et ses collègues [7] montrent qu’au moins 5 types d’interactions différents sont véhiculés par les réseaux sociaux et que tout utilisateur passe son temps à jongler entre eux : 1/ Publier sur son fil ; 2/ Recevoir des rétroactions ; 3/ vérifier qu’il y a des nouveautés sur les fils des autres ; 4/ Donner des rétroactions sur ces dernières ; 5/ Comparer les scores ou la popularité de chacun.

Que peut-on faire ?

Il est fondamental, dans une perspective d’éducation, d’informer et former les élèves et étudiants aux principales caractéristiques vues ci-dessus.

Déterminer son degré d’addiction

Êtes-vous addict à internet [1] ?

Sélectionner la réponse qui représente le mieux la fréquence de chaque comportement ci-dessous : 0: non applicable ; 1: rarement ; 2: occasionnellement ; 3: fréquemment ; 4: souvent ; 5: toujours

  • Vous trouvez que vous êtes en ligne plus souvent que vous en avez l’intention.
  • Vos proches se plaignent de la durée de temps que vous passez en ligne.
  • Vous vérifiez vos courriels avant quelque chose d’autre que vous avez à faire.
  • Vous avez du mal à vous endormir à cause de séances d’internet tardives.
  • Vous vous dites “Juste quelques minutes” avant d’accéder à une séance en ligne.

Si votre score est inférieur ou égal à 7, vous n’avez pas de signe d’addiction à internet. Un score entre 8 et 12 indique une addiction faible, un score de 13 à 20 une addiction modérée, et un score de 21 à 25 une addiction sévère.

Un test plus complet, l’IAT (Internet Addiction Test) existe. Un test ciblant l’addiction à FaceBook existe aussi.

L’enseignant

L’enseignant, encore plus que précédemment, est donc en concurrence avec tous ces médias et, son but est de favoriser une attention conjointe, ciblée sur le contenu à enseigner. Il doit pour cela capter l’attention des élèves, en remplissant plusieurs exigences. Dans le cas contraire les élèves vont se rabattre sur les autres médias (ce qui suit est tiré de [3], Chap. 4) :

  • prêter attention, lui-même, aux élèves, en vertu du principe : “pour recevoir de l’attention il faut prêter attention” ([3], p. 135, citant Beck & Davenport), car les élèves ne seront attentifs que s’ils perçoivent chez l’enseignant des rétroactions,
  • maintenir une certaine connexion émotionnelle. Un certain climat émotionnel positif doit être favorisé (voir Document CLASS : Le Soutien émotionnel).
  • proposer des informations qui vont être reconnues comme pertinentes, nouvelles, dignes d’intérêt.

Conseils pour les élèves et parents

Ce qui suit est adapté de [8].

  1. Expliquer aux élèves que leur cerveau a besoin d’un “reset” de temps en temps. Les adolescents ne devraient pas passer plus de 90 min de suite avec le numérique, suivies d’une pause d’au moins 10-15 min d’une activité calmante (écoute de musique, promenade, jeu, discussion, etc.)
  2. Aider les élèves à se programmer des temps de travail sans interruption. Leur expliquer qu’il est plus favorable, pour travailler, de mettre leur téléphone en mode avion ou de désactiver toute notification. Cette période pourra augmenter progressivement, et bien sûr être suivie d’un moment de reconnexion.
  3. Expliquer aux élèves que le sommeil est sacré. L’heure précédant l’endormissement ne doit pas être consacré à consulter des écrans, mais plutôt à la lecture sur papier ou l’écoute de musique.
  4. Suggérer aux parents de créer des zones sans technologies dans la maison. Des endroits comme la table des repas, le restaurant, la voiture, ou le lit, peuvent être des zones où il est proscrit d’utiliser le numérique, notamment portable.

Analyse des pratiques

On le sait (voir ci-dessus), ce sont les notifications sur les smartphones et ordinateurs qui distraient le plus l’attention, et sont cognitivement coûteuses. Une expérience simple pour faire prendre conscience de ce problème est de proposer aux étudiants, pendant une durée déterminée (10 min), de mettre leur smartphone et/ou leur ordinateur à plein volume, pour que toute notification soit entendue et notée au tableau, avec sa nature (i.e., courriel, type de réseau social, etc.). Le comptage final (et sa moyenne) permet de faire prendre conscience du problème et, sans doute, d’inciter les étudiants ou enseignants de supprimer ces notifications (source : Katie Rosman, 2019).

Références web

Références

[1](1, 2) Adam Alter. Irresistible. The rise of addictive technology and the business of keeping us hooked. Penguin, New York, 2017.
[2]Ann M. Blair. Too much to know. Managing scholarly information before the modern age. Yale University Press, New Haven (Conn.), 2010.
[3](1, 2) Yves Citton. Pour une écologie de l’attention. Seuil, Paris, 2014.
[4](1, 2) Maurizio Ferraris. Mobilisation totale. P.U.F., Paris, 2016.
[5]Adam Gazzaley and Larry D. Rosen. The distracted mind: Ancient brains in a high-tech world. MIT Press, Cambridge, 2016.
[6]Jamie E. Guillory, Jeffrey T. Hancock, Christopher Woodruff, and Jeffrey Keilman. Text messaging reduces analgesic requirements during surgery. Pain Medicine, 16(4):667–672, 2015. doi:10.1111/pme.12610.
[7]D. Meshi, D. I. Tamir, and H. R. Heekeren. The emerging neuroscience of social media. Trends Cogn Sci, 19(12):771–782, 2015. URL: https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/26578288, doi:10.1016/j.tics.2015.09.004.
[8](1, 2, 3, 4) Larry D Rosen. The distracted student mind—enhancing its focus and attention. Phi Delta Kappan, 99(2):8–14, 2017.
[9]Rhodri Young. An analysis discussing the impact of time spent on social media by current students through the operation of electronic time management. PhD thesis, Cardiff Metropolitan University, 2017.