Les connaissances de l’enseignant à propos du numérique

Informations

  • Auteurs : Philippe Dessus, LaRAC & Espé, Univ. Grenoble Alpes. Le quizz a été réalisé par Emilie Besse, projet ReflexPro.
  • Date de création : Mars 2015.
  • Date de modification : 12 mars 2020.
  • Statut du document : Terminé.
  • Résumé : Ce document traite la question des types de connaissances un enseignant peut ou doit avoir pour utiliser des outils technologiques (plus génériquement nommés “le numérique”) pour enseigner. Le modèle TPACK est passé en revue.
  • Licence : Document placé sous licence Creative Commons : BY-NC-SA.

Introduction

Ce que sait un enseignant à propos des technologies, de la pédagogie, du domaine qu’il enseigne a très certainement une influence sur la manière dont il peut “intégrer” ces technologies dans sa classe. Ce qu’un enseignant sait, les sources de ce qu’il sait, et comment ce savoir évolue dans le temps a été qualifié de “paradigme manquant” [11], tant la recherche en éducation s’est surtout intéressée aux connaissances des élèves. À l’évidence, tout enseignant doit avoir des connaissances sur le contenu qu’il enseigne, mais elles ne peuvent suffire.

Ce que l’on sait

Les types de connaissances (parfois aussi appelée : base de connaissances) utilisées par les enseignants ont été catégorisés par Shulman et ses collègues [10][11], qui en cite quatre principales :

  • la connaissance du contenu, qui réfère à ce qui est tenu pour vrai dans un domaine de connaissance, la manière dont cette vérité a été obtenue, mais aussi la manière dont le domaine est organisé.
  • la connaissance pédagogique réfère aux différentes connaissances nécessaires aux interactions enseignant-élèves qui ne seraient pas directement dépendantes d’un contenu (p. ex., gestion des comportements, du matériel, des aspects organisationnels, sociaux et émotionnels, etc.).
  • la connaissance pédagogique du contenu est une sorte de connaissance qui intègre “une dimension de connaissance de la discipline pour l’enseignement” ([11] parag. 57) : comment formuler un contenu pour qu’il soit compréhensible par des élèves ; qu’est-ce qui rend facile ou difficile la compréhension de telle ou telle notion ? quelles sont les conceptions erronées les plus fréquentes à propos de ce contenu ? (voir Figure 1 qui représente ces trois premiers types de connaissance).
  • la connaissance du curriculum qui représente les programmes pour l’enseignement des disciplines scolaires, pour un niveau donné, mais aussi les documents et matériels nécessaires à cet enseignement. Ce sont les sources auxquelles l’enseignant se réfère pour construire son enseignement. Shulman note qu’il est nécessaire qu’un enseignant d’un domaine donné soit aussi bon connaisseur des domaines connexes.
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Figure 1 - Les types de connaissances de l’enseignant : Connaissance du Contenu, connaissance Pédagogique et Connaissance Pédagogique du Contenu à l’intersection.

Il y a bien sûr de nombreux autres types de connaissances (connaissance des élèves, connaissance des contextes et buts éducatifs), mais nous allons dans ce document nous intéresser plus particulièrement à la connaissance pédagogique du contenu.

La connaissance pédagogique du contenu ne concerne pas nécessairement l’usage du numérique, et il peut sembler probable qu’insérer l’usage de technologies dans les classes rendent plus délicates l’utilisation de connaissances du contenu ou pédagogiques. Des auteurs [4] se sont essayés à l’adapter à cet usage. Ils ont nommé cette notion “Connaissance technopédagogique du contenu” (dorénavant TPACK) (voir [12][2] pour des revues en français). Tout enseignant travaillant avec le numérique doit donc avoir des connaissances sur le contenu, sur la pédagogie et sur la technologie (p. ex., être capable d’utiliser tel ou tel matériel, de faire face à des problèmes techniques). Aux intersections de ces 3 types de connaissances figurent trois types de connaissances hybrides et centrés sur la technologie que nous détaillons [5] (voir Figure 2 pour une représentation).

  • La connaissance technologique du contenu (TCK, intersection TC) est la connaissance procurée par les interactions entre un domaine de connaissance et la technologie (e.g., comment l’usage d’un simulateur ou d’un tableur permet de mieux analyser des données) ;
  • La connaissance technopédagogique (TPK, intersection TP) est la compréhension de ce qui change dans l’enseignement et l’apprentissage quand des technologies données sont utilisées. Cela concerne ce qu’une technologie particulière permet (ou ne permet pas) en lien avec l’apprentissage et l’enseignement (e.g., l’utilisation de logiciels bureautiques à des fins pédagogiques, les détournent de leur usage premier et nécessite une telle connaissance).
  • La connaissance technopédagogique du contenu (TPACK, intersection TPC) est un type de connaissance émergeant de l’interaction des connaissance des trois types (contenu, pédagogique, technologique). Cette connaissance experte est nécessaire pour utiliser efficacement les technologies. Ou encore : “La connaissance des enseignants sur la manière d’intégrer leur connaissance du contenu avec des approches pédagogiques adéquates, incluant celles utilisant des technologies émergentes, pour permettre aux apprenants de maîtriser le contenu” [3] p. 106.
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Figure 2. Les composants de TPACK (au centre).

Ce modèle a récemment été mis en cause par des travaux ([3]), montrant qu’une telle vision des connaissances de l’enseignant utilisant le numérique était - trop complexe (beaucoup d’intersections entre connaissances rendent leur découpage difficile à comprendre et interpréter), – trop vague (les questions, voir Tableau 1 pour des exemples, ne sont pas toujours très claires) ; – souvent fondé sur des mesures rapportées (questionnaires) et trop rarement par l’observation ; - enfin, le fait d’avoir en tête le cadre TPACK ne signifie pas nécessairement que les enseignants l’utilisent et de ce fait avoir de bons scores dans ce cadre ne signale pas nécessairement qu’on est un enseignant utilisant le numérique avec pertinence. Leurs critiques suggèrent que la TPACK soit tout simplement vue comme une part de la PCK.

D’autre part, des chercheurs [1][7] ont montré que les différentes dimensions liées au TPACK ne sont en réalité pas retrouvées, et seules trois émergent de l’analyse : - la connaissance pédagogique du contenu (PCK), la connaissance techno-curriculaire du contenu et la connaissance technologique. En bref, le seul domaine qui se distinguerait des autres est celui de la connaissance de la technologie.

Ce que l’on peut faire

Au-delà des controverses, ce modèle peut être d’un grand intérêt quand on essaie de comprendre des dispositifs d’enseignement (ce que l’on appelle “l’intégration du numérique”).

Tout d’abord, on peut s’en servir pour lister les différentes décisions à prendre pour utiliser le numérique dans la classe. La Figure 3 ci-dessous [9] représente, les interactions pôle par pôle de connaissance dans ce type de décisions (dans un projet de création littéraire numérique). On peut considérer que TPACK émerge de l’ensemble de cette prise en compte.

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Figure 3. Les différents types de décisions prises par un enseignant dans le cadre d’un projet de création littéraire numérique [9], p. 73.

D’autre part, existe des questionnaires [2][8] permettant de déterminer tel ou tel type de connaissances chez les enseignants ce qui peut être utile pour former des équipes de formateurs. Le Tableau 1 ci-dessous liste des questions par type de connaissance.

Ces questionnaires peuvent être intéressants pour faire réfléchir les enseignants sur le niveau de connaissances qu’ils ont acquis à l’intersection de leur domaine d’enseignement, de la pédagogie et de la technologie.

Tableau 1 - Liste de questions par type de connaissances (d’après [9][1]), les items précédés d’un astérisque proviennent de [1].

Connaissance Questions
Connaissance Pédagogique (PK) – Je sais comment évaluer la performance de mes élèves – J’adapte mon enseignement en fonction de ce que mes élèves comprennent – Je peux évaluer mes élèves de multiples façons – J’utilise une large palette de méthodes en classe – Je connais les principales erreurs de compréhension des élèves – Je sais comment organiser et gérer ma classe
Connaissance Pédagogique du contenu (PCK)
  • Je sais comment choisir des méthodes d’enseignement

efficaces pour guider l’apprentissage de mes élèves dans le domaine que j’enseigne - Je peux choisir une stratégie d’enseignement adaptée à une notion - Je peux aider les élèves à trouver des connexions entre différents concepts d’un domaine.

Connaissance technologique du contenu (TCK) Je connais les technologies que je peux utiliser pour faire comprendre le domaine que j’enseigne
Connaissance technopédagogique (TPK) – Je peux choisir les technologies qui améliorent mon enseignement d’une leçon – Je peux choisir les technologies qui améliorent l’apprentissage des élèves dans une leçon – Je peux réfléchir à la manière dont les technologies peuvent influencer mon enseignement au quotidien – Je peux penser de manière critique comment utiliser les technologies dans ma classe – Je peux adapter l’utilisation des technologies à différentes activités d’enseignement
Connaissance technopédagogique du contenu (TPACK) Je peux enseigner des leçons combinant de manière appropriée mon domaine, les technologies, et des méthodes pédagogiques – Je peux choisir des technologies qui améliorent le contenu d’une leçon – Je peux choisir des technologies qui améliorent mon enseignement (son contenu, les méthodes, et l’apprentissage) – Je peux aider mes collègues à coordonner l’utilisation de technologies, contenu, pédagogie - Je peux utiliser les technologies pour créer des représentations efficaces d’un contenu provenant de manuels - Je peux utiliser l’évaluation en ligne pour modifier mon enseignement - Je peux utiliser la technologie pour prédire les connaissances/habiletés d’un élève à propos d’un contenu.

Enfin, et en lien avec le développement professionnel des enseignants, notamment novices, il est intéressant de constater que ces derniers débutent dans le métier avec un niveau de connaissances TPACK limité. Il est donc possible de les former selon trois approches [6] :

  • de la PCK à la TPACK. La technologie est présentée en tant qu’aide, ou possibilité d’améliorer, les stratégies pédagogiques (P) déjà en place dans la classe, pour un enseignant donné et dans un contenu donné (C). L’utilisation de tableaux dynamiques pour enseigner des raisonnements mathématiques, de vidéos pour solliciter le raisonnement en histoire, sont des exemples de ce type.
  • de la TPK à la TPACK. Ici, on va tirer parti du fait qu’un enseignant novice peut tout à fait connaître des usages, ou les affordances, d’une technologie (T) pour acquérir des connaissances générales (P), p. ex., utiliser les outils web 2.0 pour faire de la veille. L’insertion d’un contenu disciplinaire particulier (p. ex., mathématiques, langage) va permettre un passage au TPACK.
  • construire simultanément PCK et TPACK. Ici, les enseignants en formation vont simultanément acquérir des compétences dans les domaines de la technologie (T), pédagogie (P) et connaissance disciplinaire (C), notamment en concevant des séquences d’enseignement intégrant ces trois paramètres.

Quizz

Question 1. D’après Schulman et al. (2007), à quoi correspond la connaissance du curriculum ?

Question 2. D’après Schulman et al. (2007), à quoi correspond la connaissance du contenu ?

Question 3. Selon Koehler et Mishra (2008), qu’est-ce que la connaissance technopédagogique ?

Analyse des pratiques

  1. Utilisez le modèle TPACK pour lister, par catégorie (TCK, TPK, TPACK) le types de connaissances que vous-même avez (ou comptez acquérir), ou encore qu’un enseignant débutant doit avoir.

Références

[1](1, 2, 3) L. M. Archambault and J. H. Barnett. Revisiting technological pedagogical content knowledge: exploring the tpack framework. Computers & Education, 55:1656–1662, 2010.
[2](1, 2) S. Bachy. Un modèle-outil pour représenter le savoir technopédagogique disciplinaire des enseignants. Revue Internationale de Pédagogie de l’Enseignement Supérieur, 2014.
[3](1, 2) L. Brantley-Dias and P. A. Ertmer. Goldilocks and tpack: is the construct “just right”? Journal of Research on Technology in Education, 46(2):103–128, 2013.
[4]M. Herring, P. Mishra, and M. Koehler. Handbook of technological pedagogical content knowledge (TPCK) for educators. Routledge, New York, 2008.
[5]M. J. Koehler and P. Mishra. Introducing TPCK, pages 3–29. Routledge, New York, 2008.
[6]M. J. Koehler, P. Mishra, K. Kereluik, and T. S. Shin. The technological pedagogical content knowledge framework, pages 101–112. Springer, New York, 4th edition, 2014.
[7]T. J. Kopcha, A. Ottenbreit-Leftwich, and J. Jung. Examining the tpack framework through the convergent and discriminant validity of two measures. Computers & Education, 78:87–96, 2014.
[8]D. A. Schmidt, E. Baran, A. D. Thompson, P. Mishra, M. J. Koehler, and T. S. Shin. Technological pedagogical content knowledge (tpack): the development and validation of an assessment instrument for preservice teachers. Journal of Research on Technology in Education, 4(2):123–149, 2009.
[9](1, 2, 3) D. A. Schmidt and M. Gurbo. TPCK in K-6 literacy education. It’s not that elementary!, pages 61–85. Routledge, New York, 2008.
[10]L. S. Shulman. Knowledge and teaching: foundations of the new reform. Harvard Educational Review, 57(1):1–22, 1987.
[11](1, 2, 3) L. S. Shulman. Ceux qui comprennent. Education & Didactique, 2007.
[12]E. Vekout. Quelques modèles d’intégration des tice. 2013.